Dès 2020, la nouvelle direction entreprend un ambitieux travail de relance de l’activité du Conservatoire. Elle retrouve aussi, dans les greniers, pas moins de 250 cartons laissés à l’abandon. Au-delà de l’extraordinaire fond de partitions, dont certaines dédicacées, le trésor exhumé d’un siècle d’Histoire de l’émigration russe à Paris.
Dès sa création en 1931, l’un des objets de la Société Musicale Russe à l’Étranger est de constituer un fond d’« archives historiques » rassemblant « tout ce qui concerne les pages glorieuses de l’histoire de l’art musical russe », et singulièrement les partitions.
Il faut stocker les arrivages qui se multiplient. Dès l’été 1933, quelques semaines après l’emménagement dans les locaux actuels, le conseil pédagogique décide de créer une bibliothèque. Après un patient travail de numérotation et de mise en catalogue des partitions, la bibliothèque pédagogique est ouverte à la rentrée.
Au fil des ans, le fonds d’archive du Conservatoire s’étoffera grâce aux legs de musiciens, russes ou étrangers, illustres ou méconnus.
Le destin des musiciens a toujours été lié à celui des grands éditeurs de partitions. Le plus important d’entre eux, le marchand de bois et mécène Mitrofan Belaïeff (1836-1903), lui-même pianiste, se distinguait par l’importance de ses donations.
À la fondation du Conservatoire, c’est son fils, Boris Belaïeff, qui reprend le flambeau. Dans une lettre, il annonce envoyer un exemplaire de chacune des œuvres musicales stockées au siège de Leipzig, « comme don gratuit pour votre bibliothèque pédagogique ».
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Leipzig sera rasée par les bombardements et l’intégralité des partitions disparaîtra. Dans bien des cas, la seule copie disponible se trouve, encore aujourd’hui… à l’Institut Rachmaninoff.
Au fil des années, l’institution s’est muée en un véritable entrepôt de la mémoire russe à Paris, bien au-delà du strict champ musical. À l’image d’Alexandre Gretchaninoff qui offre le buste que vous trouvez au rez-de-chaussée, des milliers d’émigrés, illustres ou méconnus, lèguent à l’établissement une partie de leurs souvenirs.
En 2023, après trente ans d’abandon, Arnaud Frilley, le nouveau directeur, confie à la professeure Yulia Coric et à son mari, Yves, le minutieux travail de classer les partitions. Au total, on décompte exactement 18 854 partitions et près de 3 300 livres et disques.
Arnaud Frilley entend aller plus loin. Un projet est en cours, pour reconstituer un fonds ambitieux, digne des fondateurs, pour faire du Conservatoire Rachmaninoff, devenu Institut Rachmaninoff, un centre de recherche et de savoir.
Les 250 cartons d’archives exhumées referment pour l’essentiel des partitions musicales, certaines uniques ou dédicacées. Ils recèlent aussi d’autres documents précieux (comptes-rendus de réunions pédagogiques, programmes, photos, courriers…), qui ont servi de « matière première » au récit inédit du livre Destins russes à Paris, publié aux éditions des Syrtes, et récompensé en 2025 par l’Académie Française.
Citons un exemple de destin entièrement reconstitué grâce aux archives. Parmi les 18 554 partitions, un titre inconnu : « W podziemiach Warszawy », [« Dans les sous-sols de Varsovie »], signée d’un compositeur polonais oublié, un certain Piotr Kraczkiewicz. Nous avons pu retracer son destin : ancien combattant de l’Armée polonaise de l’intérieure, il a participé au soulèvement de Varsovie aux côtés de Tadeusz Bór-Komorowski, le « De Gaulle polonais », avant d’être déporté dans un camp au nord de Berlin.
Après-guerre, Piotr Kraczkiewicz a entretenu des liens avec plusieurs personnalités Alliées, à qui il fait parvenir ses compositions. Parmi elles, une figure bien connue, dont voici le courrier, retranscrit de l’anglais :
Mon cher M. Kraczkiewicz,
Je veux vous remercier pour la copie de votre musique que vous m’avez envoyée, et pour la dédicace de votre Rhapsodie hongroise, qui m’est adressée.
J’apprécie profondément cette attention.
Avec mes remerciements et tous mes vœux de bonheur, je suis,
Votre très respectueuse,
Eleanor Roosevelt.