Quel parcours extraordinaire que celui de Michel Tagrine (1922-1944) ! Ce jeune français, fils d’émigrés russes, intègre la classe de violon de Jean Galamian à l’âge de neuf ans, en 1931. Destiné à une carrière dans la musique, il fait dès 1940 le choix de la Résistance, et fera le sacrifice de sa vie.
Le nom de Michel Tagrine, aujourd’hui oublié, apparaît pour la première fois dans le programme du concert de la fin de l’année 1932, donné à l’École normale de musique. Dès l’année suivante, Boris de Schlœzer s’enthousiasme :
C’est un phénomène exceptionnel représenté par la personne du jeune Michel Tagrine, qui a joué par cœur […] avec une clarté étonnante.
Sur la photo ci-contre, on le retrouve (au dernier rang au centre) entouré de ses deux professeurs Valentin Blumberg et Jean Galamian.
Les journaux français se font bientôt l’écho de ce succès en devenir. Un article mentionne la « chaleur » du jeu de Michel Tagrine. Il est considéré par le quotidien Le Jour comme l’un des « trois meilleurs élèves formés par le Conservatoire russe de Paris ». Son nom apparaît dans une trentaine d’articles recensés entre 1932 et 1943, toujours de manière positive.
À trois mois du déclenchement de la guerre, lors du spectacle donné à l’exposition Diaghilev au Louvre, Les Dernières Nouvelles notent :
Michel Tagrine de la « couvée Galamian », qui travaille maintenant dans la classe de Blumberg, nous a émerveillés par la force et la sonorité de son archet, par l’exhaustivité de l’interprétation et par le tempérament qu’on ressent en lui depuis l’enfance : la technique et le style d’exécution de ses pièces pour violon sont impeccables.
Michel Tagrine est couronné par le premier prix du Conservatoire national. Il se produit à la salle Pleyel. Mais il est bientôt privé de concerts. Comme sa sœur Nadia, pianiste, il est considéré comme « demi-juif » par les lois antisémites de l’occupant, de Vichy et de l’administration du Conservatoire national.
Il n’y a guère plus qu’au Conservatoire russe que Michel et Nadia peuvent se produire librement. Ils jouent en duo et passent tous deux leurs examens de fin d’année en juin 1941, quelques jours avant que l’Allemagne ne jette quatre millions de soldats contre l’Union soviétique.
Leur diplôme en poche, Michel et Nadia comptent parmi les principaux interprètes du Conservatoire russe, au programme des deux concerts organisés en juin et au Noël 1942. Après-guerre, Nadia deviendra une pianiste de renom. Michel, lui, n’aura pas le temps de devenir un grand violoniste. Dès 1940, il est entré dans la Résistance.
Michel Tagrine est membre de l’orchestre dirigé par Charles Munch, décoré de la Légion d’honneur à la Libération pour faits de résistance. C’est peut-être par son intermédiaire que Micha rallie les Francs-tireurs et partisans (FTP) sous le nom de code « lieutenant Barbier ». Au sein de l’organisation clandestine, il participe à plusieurs actions : diffusion de tracts, délivrance de prisonniers à l’hôpital Tenon, récupération d’armes… En parallèle, le jeune homme continue le violon.
Tout bascule lors d’une fusillade contre des miliciens, le 19 août 1944. Son camarade est tué ; lui est gravement blessé à la main droite. Michel Tagrine sait à cet instant que la carrière de violoniste dont il rêvait est terminée. Alors, n’écoutant que son courage, il se jette à corps perdu dans les combats pour la Libération de Paris. À ses amis, il déclare :
Je n’ai pas fait tout ça depuis 1940 jusqu’à maintenant pour, à la Libération, rester chez moi tranquille à regarder à la jumelle ce qui se passe en bas !
Dans les dernières heures de la Libération de Paris, les combats redoublent d’intensité. Michel Tagrine y prend toute sa part. Après avoir fait dérailler un train militaire allemand, il part avec son groupe libérer la caserne de la République. Les échangent de coup de feu durent toute la nuit.
Le 25 août 1944 au matin, le jeune homme a toujours les armes à la main. Madeleine Riffaud, héroïne de la Résistance et camarade d’armes de Michel Tagrine, raconte :
La caserne était cernée. Des barricades bouclaient la place. La compagnie eut à franchir le canal Saint-Martin sous le feu des mitrailleuses, à prendre position rue du Faubourg-du-Temple… L’utilisation de fusils-mitrailleurs sur un toit obligea les Allemands qui étaient sortis de leur caserne à y rentrer et ils finirent par hisser un drapeau blanc. Michel Tagrine, alors connu comme le « lieutenant Barbier », en profita pour s’avancer à découvert afin de venir en aide à un blessé.
Les Allemands ont perdu, ils ont hissé le drapeau blanc et pourtant, l’un d’entre eux tire. Michel Tagrine tombe alors qu’il secourait l’un de ses camarades.
Le lendemain, samedi 26 août, le général de Gaulle descend les Champs-Élysées devant plus d’un million de personnes. Il écrit dans ses Mémoires de guerre :
Ah ! C’est la mer ! Une foule immense est massée de part et d’autre de la chaussée.
Parmi les héros qu’il décore à titre posthume, Michel Tagrine, « mort pour la France ». Une rue porte aujourd’hui son nom dans le XIXe arrondissement, non loin des Buttes-Chaumont où il avait fait dérailler le train militaire allemand. Au 17, rue du Faubourg-du-Temple, une plaque lui rend hommage :
Ici a été tué par les Allemands le 25 août 1944, victime de son courage, Michel Tagrine, lieutenant Barbier, âgé de 22 ans.
Le 30 janvier 1946, la SMRE organise à la salle Gaveau un concert de l’orchestre à cordes dirigé par Valentin Blumberg, le dernier professeur de Michel Tagrine. Il est dédié à sa mémoire, le produit des ventes est affecté à la pose d’un monument sur sa tombe, au cimetière des Batignolles.